Conférence de Renaud GIRARD : “L’Occident a intérêt à se rapprocher du monde chiite” le mercredi 10 mars 2021

Conférence de Renaud GIRARD 

“L’Occident a intérêt à se rapprocher du monde chiite”

le mercredi 10 mars 2021 à 19h en vidéoconférence

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Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA, Renaud Girard est grand reporter international au Figaro depuis 1984. Comme correspondant de guerre, il a couvert les principaux conflits des 35 dernières années, en Afrique, en Asie, dans les Balkans, au Moyen-Orient. Il est lauréat du prix Louis Hachette et du prix Bayeux des correspondants de guerre. Depuis 2013, il tient la chronique internationale du Figaro, publiée tous les mardis. Il est professeur de stratégie à Sciences po Paris.

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Normalien et énarque de formation, aujourd’hui directeur de la chronique internationale au Figaro, spécialiste en géopolitique, particulièrement du Moyen-Orient, Renaud Girard est venu à l’invitation de notre association, présenter un éclairage sérié et érudit de la situation géopolitique actuelle au Moyen-Orient et notamment en Iran.

Renaud Girard a présenté avec une clarté grandement maitrisée la situation actuelle en Iran en remontant sur son histoire et celle de la région soulignant les méandres politiques nés au cours des siècles ainsi que la complexité des personnages et responsables «aux commandes» du pays.

Les propos présentés sont résumés ainsi pour répondre à la question qui intéressait les 124 participants à cette très intéressante conférence.
Le Chiisme a mauvaise presse en Occident depuis le début des années 1980, mais depuis 1994 il n’y a pas eu d’attentat commis par des Chiites. Ce sont les Sunnites qui ont pris le relais de la « détestation occidentale ». L’Occident aurait pourtant intérêt à se rapprocher du monde Chiite.

CE QU’EST LE MONDE CHIITE ET LES OUVERTURES QU’IL PROPOSE

Chiisme vient de « shi’a » (fraction en arabe) et désigne le parti de ceux qui suivent Ali. Les Sunnites suivent la Tradition (« sunna ») et désignent les Compagnons du Prophète ; ils sont largement majoritaires dans le monde. Les Chiites vénèrent leurs imams (au nombre de 12) autant que le Prophète contrairement aux Sunnites qui reconnaissent uniquement Mahomet. La caractéristique du Chiisme est que le 12ème imam est occulté depuis 874 : il reviendra comme Mahdi (« messie »). En son absence, les imams ont le droit d’interpréter les textes et d’établir la jurisprudence : ils représentent à la fois un pouvoir politique et un pouvoir religieux. Cela a permis l’éclosion d’écoles plus libérales.
L’Iran devient chiite début XVIe avec la dynastie des Safavides pour conserver son indépendance par rapport à la « Sublime Porte » (Istanbul). Après une période d’affrontements jusqu’au du milieu XVIIe, l’Iran chiite comme la Turquie sunnite tiennent aujourd’hui à la paix qui règne à leur frontière.

En Iran, les imams chiites vont progressivement prendre de l’importance et s’opposer à l’intervention de tout colonialisme étranger. L’Imam Khomeini a, tout de suite, bénéficié d’une popularité importante en Iran car il représentait le souci de l’indépendance nationale par rapport au Shah d’Iran vu comme un « valet » des Américains. Assez rapidement, il a pris un tournant anti-israélien car il avait une proximité intellectuelle avec le Sunnisme (il avait fait sa thèse sur Sayyid Qutb, Frère Musulman d’Egypte). Avec le succès de sa révolution islamique en 1978/1979, il prétendra incarner l’ensemble des musulmans alliés contre l’impérialisme et la corruption des mœurs occidentales mais cette prétention à vouloir unifier l’Islam achoppera avec la guerre d’agression de l’Irak de Saddam Hussein contre l’Iran.

LES RELATIONS DU CHIISME AVEC L’OCCIDENT

A partir de 1980, Saddam Hussein agresse l’Iran, alors en pleine révolution islamique, encouragé et aidé en sous-main par la France et les États-Unis qui s’inquiètent de la dimension prise par cette révolution. Les Iraniens ont alors fait du terrorisme anti-français. Cette guerre prend l’aspect d’un conflit entre Arabes et Perses. En 1988, l’Imam Khomeini a accepté, après une entremise de l’Algérie, un cessez-le-feu entre l’Irak et l’Iran.

Lorsqu’en 1991 les Américains libèrent le Koweit, envahi le 2 août 1990 par les Irakiens, les Iraniens entrent en neutralité. Cela amène les « réalistes » à décider de ne pas renverser Saddam Hussein à Bagdad car c’était un « pendant » à l’Iran auquel on ne souhaitait pas donner trop de pouvoir. Cependant, Bush ignorera ces conseils et, par son opération de guerre, va « donner » l’Irak à l’Iran. Ensuite, avec Rafsandjani, qui était pragmatique, il y a une période de réchauffement avec l’Europe, avec une reprise du commerce, puis également, sous le président réformateur Khatami. Lors de l’attaque terroriste de septembre 2001 par l’Arabie Sunnite, l’Iran propose son aide aux Américains et est invité à la conférence de Bonn sur l’Afghanistan en 2001. Les États-Unis ont reçu le soutien de l’Iran et de la Russie au début de la guerre en Afghanistan ; les Iraniens ont donc été très surpris de figurer sur la liste de « l’Axe du mal » aux côtés de l’Irak et de la Corée du Nord.

En 2005, après l’invasion de l’Irak par les Américains, qui a suscité des craintes en Iran, les Iraniens proposent le «grand bargain» aux États-Unis, diplomatie consistant à discuter de plusieurs sujets en même temps : le nucléaire, l’équilibre régional etc.) mais l’Administration Bush refuse cette main tendue. Cette main tendue revient avec Obama en mars 2009 et aboutit aux accords de dénucléarisation de l’Iran le 14 juillet 2015 (renoncement à l’enrichissement de l’uranium en échange de la suppression des sanctions). Donald Trump, à son arrivée au pouvoir, se retire de l’accord.

Aujourd’hui, la nouvelle Administration américaine souhaite opérer un rapprochement avec l’Iran et reprendre la politique d’Obama (Biden a été son vice-président). Elle vise à revenir dans l’accord nucléaire. Côté iranien également, il y une volonté de rentrer dans un accord avec les Américains car les Iraniens estiment que le nucléaire ne leur apporte pas grand-chose (arme que l’on ne peut pas utiliser et aucun intérêt tiré à une prolifération de cette arme dans le monde arabe). Demeure le problème balistique : les Iraniens continuent à développer des missiles sous prétexte que les Occidentaux arment les pays arabes avec des flottes d’avions ultra modernes.

Sur l’axe chiite, les Américains souhaitent que l’Iran renonce à utiliser ses positions en Syrie et au Liban (les Iraniens peuvent aider le Hezbollah à se tenir tranquille car c’est eux qui l’ont créé après l’invasion du Liban par Israël). Un des premiers gestes de Biden a été de bombarder les milices chiites qui s’approchaient trop d’Israël. Le problème israélo-arabe était cher à l’Imam Khomeini mais pour les dirigeants iraniens actuels, Israël est très loin. L’antagonisme entre Israéliens (juifs) et Perses est artificiel. Le vrai antagonisme politique se situe entre Perses et Arabes, et entre l’Iran et la Russie. Ce « faux » antagonisme a été utilisé sur le plan politique par Khomeini qui voulait unir tous les musulmans du monde entier et par Netanyaou qui, estimant être sous la menace d’un anéantissement de son pays, a affirmé ne pas pouvoir donner des droits aux Palestiniens. Les Iraniens ne s’opposeront pas à une solution trouvée par les Palestiniens et les Israéliens.
Renaud Girard a conclu ses propos par un bilan très précis à savoir :

COMMENT DOIT S’OPÉRER UN RAPPROCHEMENT ENTRE L’OCCIDENT ET LE CHIISME

L’Occident a intérêt à se rapprocher du monde chiite, donc du monde iranien, car :
1. Il y a une élite en Iran fondée sur une égalité des hommes et des femmes – l’enseignement est très développé – l’équipement Internet aussi. Cette élite, comme la jeunesse éduquée passée par l’Université, est pro-occidentale ; on la rencontre dans les cafés.
2. La religion chiite est dans l’ouverture et n’est pas figée depuis le XIème comme chez les Sunnites.
3. Il y a une organisation du « clergé » avec lequel la négociation est possible. Les Chiites peuvent créer leurs propres écoles et certaines sont libérales.
Cette situation constitue une porte d’entrée pour l’Occident, expérimentée au Liban avec l’ayatollah Fadlallah. Ainsi, l’Iran se verrait bien porte-étendard entre la Chrétienté et l’Islam.

Agnès de Lagoutte