La victoire militaire sur DAECH n’est peut- être pas une aussi bonne nouvelle…

Notre camarade Christian JEAN et ancien membre de notre association après son déménagement dans le sud où il poursuit sa thèse a été très actif pendant de nombreuses années dans notre comité d’étude sur le dialogue Interculturel et Inter-religieux. Très impliqué sur le sujet, voici son dernier article qui n’engage que son auteur et non pas l’association :

Le Terrorisme que nous connaissons est politique

Le terrorisme « Islamiste » que nous connaissons en Europe depuis les années 80 a toujours reposé sur une base politique et un ancrage territorial : des revendications du GIA algérien pour la libération de leur territoire, en passant par le projet d’Al-Qaida ou de DAECH, le message «religieux» s’accrochait à une volonté de conquête politique, un changement de monde.

Cette démarche s’inscrivait dans la lignée des mouvements de « libérations arabes-musulmanes » de lutte anticoloniale contre les empires britanniques et français qui donnèrent notamment naissance aux frères musulmans en Egypte et aux différents courants des mouvements de libération palestiniens.

Le terroriste qui se sacrifiait, gagnait le paradis mais servait avant toute la cause et le projet politique «terrestre».

La nouvelle forme de terrorisme auquel nous risquons d’être confrontés est un projet de dépit, une perte de croyance dans la possibilité de changer la société y compris par la violence et une révolte face au « non soutien de Dieu en la victoire terrestre ».

La transformation risque de conduire à un terrorisme nihiliste apocalyptique n’appelant qu’à la findu monde et à la destruction.

Evolution de l’idéologie terroriste

Non pas que la destruction d’un Etat terroriste et d’une partie de son armée soit une mauvaise nouvelle, bien au contraire mais les conséquences de cette situation peuvent constituer la source d’une nouvelle forme de violence.

Tout d’abord le terrorisme de DAECH n’est que l’évolution protéiforme d’un terrorisme islamiste qui ne cesse de se réinventer : des premiers attentas des frères musulmans en 1948, en passant par la guerre d’Afghanistan dans les années 80 jusqu’au terrorisme algérien des années 90, Al-Qaida dans les années 2000 n’est que la continuation de ce mouvement.

Al-Qaida a rajouté une dimension médiatique internationale et le concept « de franchise libre de droit ».

Même si la médiatisation et le règne de la terreur étaient déjà dans la stratégie de la «Main Noire» ou des « Bolchevik », l’auto adhésion et l’endoctrinement marquent à cette époque un tournant.

Le terrorisme islamique fonctionnait sur une doctrine classique de défense d’un territoire ou d’une nation contre « un envahisseur » ou « un ennemi idéologique ».

Le but du combat était donc la destruction de l’ennemi pour récupérer un territoire un pays
(Palestine, Afghanistan, Algérie) et mettre au pouvoir un gouvernement fondé sur une doctrine (Islamiste).

En cela les mouvements terroristes islamistes ne différaient peu des ordres et des mouvements d’idéologies révolutionnaires et ou totalitaires (communisme, nazisme).

DAECH marque un tournant important, car c’est la première fois qu’un Etat transnational est créé à partir de la mouvance Islamiste avec une armée de conquête à son service.

L’idéologie de DAECH a comme les brigades internationales en son temps, le bolchevisme ou le nazisme drainé des combattants idéologues venus d’autres pays et s’engageant pour combattre pour « la cause ».

Une fois la guerre perdue, les combattant se sont dispersés et ont abandonné la lutte armée, même s’ils demeurent épisodiquement des résurgences non significatives.

Etat des lieux du potentiel terroriste en France

La fin du pays de DAECH pose d’autres problèmes auquel nous n’avons jamais été confrontés :

1. Les combattants et sympathisants vont rentrer en masse dans leurs pays d’origine, amenant avec eux des enfants radicalisés et entraînés (500 à 3000 personnes).

2. Nous n’avons connu de situations similaires qu’après la deuxième guerre mondiale en
Allemagne avec les Hitler Jurgen, mais il y avait une force militaire d’occupation et un Etat
pour contrôler et déradicaliser.

3. On estime à 20 000 le nombre de personnes radicalisées identifiées en France, ce qui nous donne au minimum 40 000 personnes (le nombre de nom identifié est au minimum le double) prêtent à basculer. Tant que DAECH existe il y a pour ces individus un espoir, et pour les forces de sécurité un identifiant idéologique.

4. Nous assistons depuis peu a une vague d’imitateurs, dont la caractéristique est d’être fragiles psychologiquement est mise en avant. Or le nombre de personnes ayant été écrouées est de l’ordre de 300 000 personnes, le nombre de prisonniers souffrant de troubles psychiatriques oscillent selon les rapports entre 25 à 80%. Si nous prenons un chiffre médian de 50% nous obtenons 150 000% personnes à risque dans nos rues ayant des problèmes psychiatriques. La part des prisonniers musulmans dans nos prisons est estimée à 60% ce qui nous donne donc 90 000 musulmans ayant un cahier judiciaire et des troubles psychiatriques.

5. L’histoire de la France est l’histoire d’immigrant venu chercher dans notre pays un rêve et adhérant fortement à nos valeurs et à notre identité. Le cas de Lazare PONTICELLI, le dernier poilu, qui ment sur son âge pour combattre en 1914, se réengage après sa démobilisation, réitère son engagement en 1939 et continue dans la résistance. Nous sommes loin des MERAH et de COULIBALY. La trahison de son appartenance nationale pour une cause n’est pas un phénomène nouveau, il est même un levier important des techniques d’espionnage. Ce qui est inquiétant c’est la permanence de ce phénomène et la volumétrie des candidats potentiels. Nous assistons un phénomène massif en particulier chez les jeunes musulmans de rejet de leur identité française, de l’appartenance à son système de valeurs et de prédominance d’une idéologie et des pratiques extérieures (Islam salafiste principalement). Le rejet de l’appartenance à la nation est la première étape vers des actions contre la société et la nation (délinquance, terrorisme …).

6. Il est donc fondamental de maintenir cette digue et d’éviter le franchissement de la ligne. Le terrorisme n’est qu’une étincelle qui touche un combustible (la haine de la France et la haine de soi) qui ne demande qu’ à s’enflammer.
Lutter contre les étincelles du terrorisme serait plus aisé si nous réduisions le «combustible disponible».

7. Le feu de l’enfer et le feu de l’apocalypse étant très présents dans le Coran et dans le
discours religieux, il est fort probable qu’après les attentats au couteau, à la voiture ou au
camion, les actes pyromanes soient une nouvelle forme d’expression terroriste, dans un
souci d’imiter et d’anticiper l’enfer et l’apocalypse.

Nihilisme Apocalyptique Islamiste

La fin de DAECH risque de produire un phénomène d’effondrement, une « grande dépression » généralisée chez ses adeptes devant la fin du modèle social et sociétal de l’Etat Islamique. Le rejet d’un terrorisme « constructif » (visant à un construire un état ou un monde islamiste) vers un terrorisme « destructif (1) et nihiliste ». L’Etat islamiste ne pouvant être construit « de par la faute des musulmans eux-mêmes qui sont des mauvais musulmans (kufar) ». La seule solution apparaissant à ses «Rônins (2)» est de punir les traîtres et d’accélérer l’arrivée de l’apocalypse.

Nous craignons que la fin du projet politique et territorial de DAECH ne se transforme en un grand mouvement « Nihiliste apocalyptique » ou le seul but des terroristes serait de «purifier en particulier par le feu». A la fin du terrorisme islamiste en Algérie, des combattants du GIA se sont coupés l’index « al-ghadhibun ‘ala Allah » (ceux qui sont en colère contre Dieu), pour ne plus faire l’attestation de foi et en sont venus à « haïr Dieu » se lançant dans des carnages « gratuits » en punition de leur défaite militaire.

Réponses politiques

Le combat contre le terrorisme n’est pas un combat militaire, le militaire n’est que la continuation du politique mais surtout l’action urgente face à l’échec de notre projet politique.

L’action militaire ne peut avoir qu’un effet conjoncturel limité et ne peut en aucun cas régler le problème à la racine.

La problématique terroriste est avant tout une problématique politique et la confrontation de deux idéologies, la prolifération de la pensée et des actes terroristes nous laisse entrevoir notre défaite politique et donc militaire à terme.

Nous devons combattre le terrorisme sur le terrain des idées et couper à la racine la ronce
meurtrière dès sa germination.

Le germe du terrorisme est la dénationalisation de nos concitoyens, la perte de croyance dans notre modèle, leur incapacité à se reconnaître membres de la cité (Polis) et à se sentir reconnus par la Nation (Maslow : appartenance et reconnaissance).

Dans le même temps des forces puissantes tentent de démontrer l’incompatibilité puis l’opposition entre Islam et Nation, pour transformer cette opposition en combat.
Il est fondamental de lutter à la racine contre tout sentiment de dénationaliser, de renforcer le lien citoyen- nation et de réhabiliter la compatibilité Islam-Nation.

Notre laïcité doit être active, combattante et bienveillante en fiançant l’éclosion d’un Islam de France à travers la création de l’œuvre de lumière « la science contre l’obscurantisme » et le cheval de bataille de la République « éduquer pour former les citoyens ».

Sans l’Ecole laïque et la défense de la science, la République n’aurait jamais existé, nous devons aujourd’hui réinterpréter nos codes et adapter nos lois aux nouveaux combats ; en fondant une Université républicaine d’Etudes sur l’Islam.

Notre loi doit condamner tout acte « anti-républicain » ou « anti-national », sanctionner lourdement tout acte de défiance ou d’agression au même titre que les actes islamophobes ou antisémites, pas de discrimination dans la lutte contre la haine, la différence engendre le racisme.

Redonnons du sens, de l’appartenance et une conscience collective à notre société.

Nous pourrions parodier Rabelais et inverser sa maxime : « Conscience sans science n’est que ruine l’homme ».

Christian Jean                                                                                                  

Auditeur de la 135° session régionale IHEDN                                              

Doctorant au LEST

(1) Destructif, dans les sens où l’objectif à travers la guerre et le terrorisme était de construire un Etat. Destructif encore puisque, privé de tout projet politique, le terrorisme ne viserait que la destruction de la société grâce à un projet apocalyptique.
(2) Rônin : Samouraï sans maître

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